Dans une société qui ne vit de plus en plus que pour l'apparence et le regard de l'autre une forme d'intériorité est-elle encore possible ?
Depuis le bouleversement apporté dès le XIX ème par le développement des sciences dites "humaines" la notion de conscience a été souvent mise en accusation parce qu'à trop se pencher sur son être intérieur on en perdait, craignait-on, le sens de l'action. L'être humain s'est vu morcelé par des spécialistes en tous genres et disséqué par de nouveaux "médecins de l'âme" qui ont souvent noyé les notions de sujet, voire de liberté, dans des explications chimiques et mécaniques. Avec la prédominance prise par la notion de rendement, l'homme moderne n'était plus identifié par ce qu'il était, mais par ses productions, de même que dans une société obsédée par le paraître et le paraître "jeune" �car qui dit "jeune" dit capable de "rendement"- cette notion d"être" tendait de plus en plus à se dissoudre.
Pourquoi l'homme dit-il "je"? et quel sens donne-t-il à cette formule? La culture moderne n'a pas su ni pu y répondre car elle a voulu nier l'intériorité de l'homme et la question du sens de l'homme est de nouveau posée avec intensité dans la société actuelle où nous assistons à une réintégration très nette du "moi", voire un début d'obsession qui n'est pas sans comporter des dangers.
On ne peut pas parler d'intériorité sans évoquer son contraire : l'altérité sinon ce serait de l'idéalisme pur. Ce n'est que par opposition aux autres que, comme chacun le sait un enfant construit son moi: le "je" n'est pas spontané mais s'élabore au cours des 3 premières années par différenciation progressive d'avec la mère tout d'abord et d'avec les objets qui l'entourent ; il ne peut donc y avoir de"je" sans"tu" ou "çà".
D'un autre point de vue si l'intériorité est la conscience d'être "soi" par opposition à un "autre" l'altérité est aussi la conscience d'être différent de cet "autre": intériorité et altérité sont donc deux démarches inséparables et nécessaires. La conscience de soi s'enrichit d'un perpétuel va et vient entre elle-même et l'autre. Etre entièrement tourné vers les profondeurs de son intimité nous ferait vite sombrer dans une forme de folie, être entièrement dans l'extériorité et le paraître déboucherait vite sur une sensation de vide pouvant conduire à des pulsions suicidaires ; on ne peut en effet sans dommages vivre une perpétuelle fuite en avant, s'étourdir dans l'action, se donner même l'alibi d'engagements si respectables qu'ils soient. Il y a toujours un moment où l'on se retrouve seul avec soi-même, où l'on ne peut plus se dérober à soi-même, où les copains sont partis, où le projet est terminé, où les drogues n'agissent plus. Et c'est alors le risque dans nos sociétés de se retrouver face à une coquille vide parce qu'on n'a pas donné de véritable sens à sa vie. Vous connaissez sans doute beaucoup de gens qui ont peur du silence, qui ne supportent pas de se retrouver seuls- je ne parle pas de la solitude douloureuse qui suit la perte d'un être cher- de rester sans rien faire.
Je pense qu'il est de plus en plus important de nos jours de développer dés l'enfance une capacité à la fois de se situer dans ses relations avec les autres, évaluer ses intentions, ses sentiments, mais aussi développer une capacité de silence, d'écoute intérieure , de présence à soi. De toutes façons si la relation à l'autre se veut enrichissante elle doit pouvoir être un véritable échange (peu d'entre nous sont capables de don pur sauf en amour peut-être). Dans tous les cas il faut avoir quelque chose à donner ! Et la profondeur de la relation à l'autre présuppose la profondeur de notre propre intériorité.
Un philosophe a dit une fois pour tenter de traduire l'impression de vide intérieur qu'il ressentait alors qu'il donnait l'apparence d'une extériorité étourdissante fort appréciée autour de lui : "Je suis une présence absente entourée d'absences présentes" phrase énigmatique s'il en est mais il est vrai que trop souvent nos connaissances prennent pour réelle �"présence"- l'apparence qu'on leur offre et passent ainsi à côté de notre richesse intérieure si tant est qu'elle existe ...
Retrouver le sens de l'intériorité non seulement n'est pas incompatible avec la vie actuelle mais ne peut que lui transférer du sens à condition de ne pas céder à la tentation d'un narcissisme stérile mais dans le but d' avoir au contraire davantage à offrir aux autres.
Je citerai pour conclure ces paroles d'un pasteur :
"Que celui qui n'est pas capable de vivre en solitude, ne cherche pas à vivre en communauté."
"Que celui qui n'est pas capable de vivre en communauté, ne cherche pas à vivre en solitaire."
À propos de l'auteur :
Marie-Christine PFAFF
Fruitymag, votre webzine au contenu libre
http://www.fruitymag.com/
Fourni par ArticlesEnLigne :